29 juin 2018
Sarah Bastin
PHOTOS
Antoine Carbonnaux
TEXTE
Dans le studio
de The Hacker
Le producteur grenoblois
nous livre les secrets
de son home-studio
P
eu de musiciens peuvent se targuer d’avoir directement participé à l’élaboration d’un nouveau genre musical. Michel Amato est de ceux-là. Sous le pseudonyme The Hacker, le
producteur grenoblois a contribué à la fin des années 1990 à creuser, avec l’electroclash, une brèche de plus dans l’immense étendue du spectre des musiques électroniques. Empruntant avec sa complice Miss Kittin au micro, aussi bien à l’electro des années 1980 qu’à la techno des années 1990, le duo a offert au genre quelques-uns de ses grands classiques, comme le morceau « Frank Sinatra » aux accents charnels ou l’anthologique « 1982 ».
Alors qu’il renoue aujourd’hui avec ses premières amours pour la new wave, la techno et l’EBM, le producteur nous reçoit chez lui, dans sa ville de natale de Grenoble où il vit toujours, pour nous parler de son premier synthé acheté chez Cash Converters, de son approche dépouillée et intuitive de la production, et, surtout, de ces rimshots et hi-hat de 808 dont il ne finit pas de se lasser.
Korg SQ-10
On ne peut rentrer que 24 notes sur ce séquenceur et elles ne sont pas crantées « do ré mi fa sol » comme sur d'autres machines. Il faut les rentrer pas à pas, c'est assez peu « musical » et donc super intéressant. Ça fonctionne parfaitement avec le MS-20. Surtout, c'est une machine utilisée par des musiciens qui m'ont influencé comme DAF. À l'époque, il fallait faire des recherches pour retrouver ce qu'utilisaient les musiciens comme machine. On arrivait à récupérer quelques infos au détour des interviews, mais il fallait tout lire. Ou alors il fallait demander à des personnes plus âgées dans les magasins de musique s'ils savaient.
Korg MS-20
C'est tout le premier synthé que j'ai acheté de ma vie. J'avais 17 ans, je n'y connaissais rien du tout. J'ai pris celui-là car je le trouvais beau. On dirait presque un standard téléphonique des années 1950. C'est le synthé emblématique de la new wave du début des années 1980 et de l'EBM. DAF, Front 242, Liaisons Dangereuses... ils avaient tous ce synthé-là. Il est très agressif, quand je faisais du hardcore plus jeune, je m'en suis beaucoup servi.
Roland System-100
C'est un synthé que j'ai acheté assez récemment, dès que je l'ai branché, ça sonnait comme j'aimais, je n'ai pas hésité à le prendre. C'est devenu une pièce maitresse pour ma musique. Je ne suis pas du tout collectionneur, j'achète uniquement des machines pour m'en servir, pas pour décorer mon appartement. La rareté ne m'intéresse pas. Et puis ça revient vite très cher tout ça.
Roland SH-101
C'est un des premiers synthés que j'ai eu, je me rappelle l'avoir trouvé dans un Cash Converters pour pas grand chose. Malgré son aspect rudimentaire, tout en plastique, il sonne super bien. Il dispose de fonctions que j'aime beaucoup, notamment le séquenceur interne qu'on peut synchroniser avec une boite à rythmes Roland. C'est un synthé parfait pour comprendre la synthèse : le VCO, VCA, les filtres, les enveloppes... c'est très facile à appréhender avec cette machine.
Je n’ai gardé que les machines pour lesquelles j’ai eu un coup de cœur : en les branchant pour la première fois,
j’ai su tout de suite que c’était le son que je recherchais.
TR-808
Je l'ai achetée d'occasion il
y a plus de 20 ans à un autre DJ. Que dire... c'est vraiment la machine parfaite pour la musique que je fais. Contrairement à la 909 que j'ai eue à une époque, qui est très typée techno, la 808 est plus versatile, on peut faire plein de choses avec : de l'electro, de la techno, de la new wave, de l'italo disco... Le rimshot et le hi-hat de la 808, c'est plus fort que moi, je ne peux pas m'empêcher d'en mettre partout. Je ne m'en lasserais jamais je crois.
Depuis quelques années, je suis arrivé à une configuration assez fixe, qui me permet de travailler vite. J’utilise Ableton Live comme séquenceur, autour j’ai une TR-808, un System 100, un MS-20, un Jupiter 6, un Retrowave qui est une sorte de SH-101 en plus costaud, et un Korg Monopoly.
J’utilise aussi certains plugs quand je veux faire des nappes ou des choses plus musicales.Ce sont des machines que je connais bien et qui sonnent chacune dans leur style avec un son qui me plait vraiment. Au fil des ans, j’ai eu le temps d’essayer d’autres synthés que j’ai revendus depuis.
Généralement, je rentre le dimanche soir de tournée, le lundi je
suis fatigué, je ne fais pas grand chose ce jour-là. Le reste de la semaine, je commence sur les coups de 10 heures et demie, je fais une pause dej’, je travaille jusque 18 heures. Ce sont des horaires de bureau au final. [rires] Avant, cela m’arrivait de travailler la nuit mais j’ai arrêté. Cela ne servait à pas grand chose, je suis plus créatif et alerte le matin.
J’ai toujours bossé depuis chez moi. Je préfère, ça me permet de m’y mettre quand je veux. Je n’ai pas envie d’aller en studio comme on irait au bureau ou à l’usine, certains de mes amis le font, me disent que c’est mieux, que ça te force à travailler, mais ce n’est pas mon truc. Et puis j’aime bien savoir que mon matos se trouve à côté de moi, je suis un peu parano.
“
”
Je ne pense jamais à faire
de la musique pour les gens, le public ou je ne sais qui d’autres. C’est un peu égoïste mais je pense que c’est
une bonne manière de faire.
Je ne partage pas vraiment mes démos avec mon entourage. Les rares fois où j’ai écouté des avis extérieurs, ça ne m’a pas été bénéfique. Il faut faire des choses que l’on aime.
Quand je n’ai pas d’idées, je recherche des sons, que j’enregistre. Souvent à partir d’un son, on peut développer des idées de morceau. Je procède à tâtons. Autrement si j’ai quelque chose de précis en tête, j’essaye de la reproduire directement.
Aujourd’hui avec le matériel à disposition, les possibilités sont infinies, si bien qu’un morceau n’est jamais réellement fini, il est toujours possible changer un truc derrière. Généralement, si je mets plus d’une semaine à faire un morceau, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas.
Mes morceaux qui ont le plus marché et que je préfère, ne m’ont pris que quelques heures à réaliser. Plus c’est simple et dépouillé, mieux c’est. Le danger, c’est de se perdre dans le méandre infini des plugins. Dopplereffekt m’a dit un jour à ce sujet « tu peux faire un morceau complet avec une seule TR-808, ce qui compte ce sont les idées ». Ça m’a beaucoup marqué, c’est un artiste que j’admire.